TURQUIE ET FEMINICIDES LA CONVENTION D’ISTAMBUL MENACEE ?

Cette image parle et même crie !

Pour dénoncer la recrudescence des féminicides en Turquie, l’artiste turc Vahit Tuna avait créé en 2019 sur les façades d’immeubles d’Istambul, une oeuvre monumentale.

Composée de 440 paires d’escarpins noirs, cette dernière avait pour but de rendre hommage aux 440 femmes mortes sous les coups de leur conjoint en 2018.

Sa forte dimension symbolique se trouvait liée à une coutume qui veut que dans certaines régions de Turquie, les chaussures d’un défunt soient déposées sur le pas de la porte.

Le fait que le nombre de féminicides ne cesse d’augmenter dans ce pays interpelle à plus d’un titre.

Tout d’abord parce que la Turquie a été le premier pays à adopter une convention du Conseil de l’Europe de 2011 sur la violence sexiste et la violence domestique, baptisée Convention d’Istanbul.
Or en dépit d’un cadre juridique révolutionnaire conçu pour protéger les victimes et poursuivre efficacement les contrevenants, ce dernier se trouve régulièrement bafoué.

D’où l’indignation qu’a suscité le récent meurtre d’une femme de 27 ans par un ex-petit ami, qui met en lumière le taux de féminicide incroyablement élevé du pays mais aussi les tentatives du gouvernement de faire reculer la législation visant à protéger les femmes contre la violence sexiste.

En réaction, une importante manifestation a été organisée par KCDP (We Will Stop Femicides Platform) à Istanbul, le 19 juillet 2020.

Il s’agit en l’occurrence d’un crime particulièrement horrible, les médias turcs rapportant que Pınar Gültekin, une étudiante, a été battue puis étranglée à mort par son ancien partenaire, qui a ensuite brûlé son corps dans une poubelle et l’a recouvert de béton.
L’homme de 32 ans a été détenu pour homicide.

Mais et c’est également là que la bas blesse. Depuis la signature de la Convention d’Istambul, les droits fondamentaux et les protections gagnés par les femmes turques sont menacés.
Le parti conservateur pour la justice et le développement (AKP) de Recep Tayyip Erdoğan, tente en effet régulièrement de faire reculer les lois, qui aux dires de certains politiciens, menaçent les valeurs familiales traditionnelles.

Force est de constater que des groupes de pression petits mais puissants ont demandé à plusieurs reprises des modifications de la Convention d’Istanbul au motif qu’elle encourage le divorce et les «modes de vie immoraux».
L’avenir de la loi est d’ailleurs actuellement débattu par le parlement.

Après que le système juridique turc a été purgé des détracteurs du gouvernement depuis une tentative de coup d’État ratée en 2016, vouloir rendre justice en temps opportun aux femmes victimes de violence apparaît plus improbable.

Selin Nakipoğlu, avocate spécialisée en droit de la famille souligne : «Nos lois existantes sont en fait strictes, mais elles ne sont tout simplement pas appliquées.»

De plus, les hommes pris en flagrant délit de féminicide déclarent le plus souvent devant les tribunaux avoir agi impulsivement, être croyants. Ils adoptent devant les tribunaux des attitudes de victimes, et se voient infliger des peines réduites si souvent que le terme «réduction de cravate» est utilisé pour les qualifier.

Réagissant au crime atroce de Pınar Gültekin, les partisans du respect des droits des femmes et notamment le groupe de campagne « We Will Stop Femicide » exigent que davantage de mesures soient prises pour arrêter les meurtres de femmes. Ils appellent à ne pas se retirer de la Convention d’Istanbul qualifiée de « Bible de la protection des femmes »

L’occasion de souligner qu’en France, le terme « féminicide » ne figure pas dans la proposition de loi qui a été adoptée définitivement par le Parlement, mardi 21 juillet. Néanmoins, cette loi destinée à mieux «protéger les victimes de violences conjugales», qui prévoit entre autres la levée du secret professionnel des médecins en cas de violences conjugales, ou encore de la protection des enfants suffira t’elle ? En se déclarant féministe, Éric Dupond-Moretti, ministre de la Justice, devient-il le garant d’un meilleur respect des droits des femmes ?

A ces deux questions, il est en France encore trop tôt pour répondre. Quant à la situation des femmes en Turquie, on ne peut qu’espérer que la raison et la sagesse l’emportent.

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